Achoura - Bagdad dans l’ombre de Kerbala

Les commémorations d’Achoura marquent la date anniversaire du massacre d’Hussein, petit-fils du prophète Mahomet, mort en martyre en 680 aux côtés de sa famille et de 72 de ses fidèles. Pour l’occasion, ce sont des dizaines de milliers de pèlerins qui se rassemblent tous les ans à Kerbala, ville historique de la mort d’Hussein. Alors que la ville sainte s’impose comme un lieu privilégié des pèlerins, Bagdad accueille de son côté une achoura plus locale et populaire ancrée dans une ferveur collective.

Le martyre d’Hussein constitue un évènement fondateur de l’islam chiite et marque un point de non-retour dans sa rupture avec le sunnisme. Après sa mort, les sunnites préféreront choisir un nouveau calif parmi les compagnons du prophète, alors que les communautés chiites resteront fidèles à la descendance de Mahomet. Les commémorations d’Achoura continuent aujourd’hui d’être célébrées durant les 10 jours du Muharram, le premier mois du calendrier islamique. Le terme “Achoura” est d'ailleurs un dérivé du mot “dix” en arabe.

Interdites sous le régime de Saddam Hussein jusqu'à sa chute en 2003, les commémorations ont depuis massivement reinvesti l’espace public irakien. Bien que Bagdad voit également son paysage urbain transformé, la convergence massive des populations propulse Kerbala sur le devant de la scène médiatique. La capitale irakienne, située à 110 km au nord du grand spectacle de la ville sainte, accueille une Achoura organisée localement loin des projecteurs audiovisuels concentrée sur la démesure des processions de Kerbala et de ses fidèles internationaux.

A Bagdad, les premières nuits d'Achoura, sont rythmées par de longues séances de lamentation appelées les “majâlis al-‘azâ’”. Celles-ci sont ponctuées par d'imposants défilés où hommes et enfants, vêtus de costumes traditionnels, paradent au cœur du quartier chiite de Kadhimiya. En parallèle, la rue Al-Kifah au centre-ville de la capitale, accueille de long cortèges de fidèles en dishdasha blanche prônant fièrement de large plateaux d’offrande en l’honneur d’Hussein. Aux abords des processions, de grandes marmites bouillonnent à même le trottoir pour nourrir des centaines de personnes. La nourriture, symbole de partage et de solidarité pendant les jours saints d'Achoura, est distribuée gratuitement et généreusement. Sans aucune distinction, du fidèle dévoué au simple visiteur, chacun pourra recevoir de quoi se restaurer, qu’il s'agisse d’une tasse de thé ou bien d’un véritable repas. 

Plus au nord, à Sadr City, véritable ville dans la ville de plus de 3 millions d'habitants, la logistique d’Achoura s’organise via des initiatives locales et dans une dynamique de maintien des liens communautaires. En effet, malgré les dizaines de bus proposant des trajets gratuits vers Kerbala tout au long des processions, de nombreux habitants refusent le pèlerinage officiel vers la ville sainte. Dans les ruelles du bastion chiite, les habitants dressent des tentes et des stands qui deviendront de véritables lieux de partage et d'accueil pour les fidèles lors des processions. Cette participation active aux commémorations, en plus d’être un véritable acte de foi, est vécu comme un privilège que l’on partage fièrement avec sa famille, sa communauté de quartier ou ses groupes d’affinité.

Dès la nuit du neuvième jour, les pénitents expriment leur foi par le corps à travers certaines pratiques de mortification. Ils s’adonnent au “Tatbir”, action de s’entailler le haut du crâne et d’entretenir le saignement, ainsi qu’à des séances d’autoflagellation, nommées “Zanjeer Zani”. Bien que très conservées au sein même de la communauté chiite en raison de l’image négative qu’elles peuvent renvoyer du chiisme. Ces effusions de sang sont considérées par ses pratiquants comme l'ultime acte compatissant envers le martyre d’Hussein ainsi qu’une manière de purifier son corps.

Loin d’être une pratique solitaire ou marginale, les pratiquants du “Tatbir” s'organisent au sein de plusieurs cortèges mobiles naviguant dans les rues et reliant les différents points de culte de Sadr City. L'autoflagellation est elle aussi effectuée collectivement le matin du dixième jour. Sur Gejara Street, l’un des axes principaux de Sadr, la circulation est totalement coupée afin d’accueillir les fidèles et leurs pénitences. Suivant une cadence rythmée, presque chorégraphique, les flagellants torse nu se relaient après une dizaine de lacérations avant de se fondre à nouveau dans la foule de spectateurs qui les entoure. Près des rituels sont installés des stands de fortune où les lames sont nettoyées et les plaies désinfectées, des espaces sanitaires épars et autogérés par des habitants tous volontaires. Par ailleurs, légèrement en retrait des ces processions essentiellement masculines, les femmes se rassemblent pour vivre, elles aussi, la douleur d’Hussein. Drapées d’abbaya noir en signe de deuil, la main sur le coeur ou portées à la tête, elles forment plusieurs groupes solenels qui accompagnent les cortèges par la prières et la déplorations.

Le potentiel dévotionnel d'Achoura se vit également par la dramaturgie. L’un des terrains de football proches de la mosquée Al-Sadr se transforme alors en un théâtre à ciel ouvert pour accueillir le “Shabih”, une grande représentation scénique reconstituant les derniers instants de l’imam Hussein. Ce spectacle est entièrement porté par des acteurs locaux, répétant plusieurs semaines pour incarner les figures historiques de la bataille de Kerbala. La ferveur d’Achoura se clôture finalement sur Sadrain Square, fameuse place face à la grande mosquée de Sadr City où tous les quartiers se rejoignent pour communier une dernière fois le souvenir d’Hussein.

En marge de Kerbala, Bagdad offre un visage plus confidentiel de l’Achoura enraciné dans le quotidien des quartiers chiites de la métropole. Ce deuil vécu à domicile et en communauté est un choix fort qui, pour ceux qui restent, est sans doute le moyen le plus authentique et sincère de perpétuer la mémoire d’Hussein. 


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